Toi l'homme silencieux au milieu de la foule
Immobile et livide, insolemment battu
Par les cris et les bras ! Ecarte l'Inconnu,
Et ouvre ton gosier à la liqueur qui saoule.
On t'a pointé du doigt comme l'enfant blâmé,
Perdu dans sa chimère, abandonné au sort
De la férocité pour avoir convoité
L'illusion du lyrisme, le coeur de Pandore !
Sombre mélancolie, folie des incompris !
C'est à présent ton âme et ton corps tout entier
Que tu livres au noir destin. Preux chevalier
Tranchante est ton épée, mais encor endormie.
Ne la réveille pas ; éconduis ton désir,
Ta fureur, et ne garde plus que tes soupirs.
Après Les Aventures de Mozzarella... voici désormais ses carnets. Foire aux dessins, poèmes et textes*.
*Textes revendicatifs, naïfs, rageurs, amers, superficiels, incohérents, rêveurs, utopiques, obstinés, égarés, mais aussi étayés de délires difficilement explicables, ils soutiennent la lutte contre la reproduction des mites en Syldavie. Poèmes du coffre-fort. Esquisses en tous genres sur l'espèce humaine.
lundi 26 mars 2012
samedi 24 mars 2012
Tiens ?
Tiens, c'est drôle. On dirait que le ciel est plus clair ce matin. A moins que le réverbère de la rue ne soit resté allumé. Mais enfin, ce serait bizarre, à cette heure. Une ampoule ne brille pas comme ça, sans raison. Une bonne étoile, à la limite. Mais là… Il faudrait qu'il s’agisse d’une chose singulière. D'un autre côté, rien ne garantit que cela vienne de la rue, cette clarté. Penchons-nous, examinons ça de plus près. De la fenêtre, je veux dire, s'il est possible d'obtenir un angle de vue. Ce n'est pas gagné, tout ça. Le dos doit être proprement courbé tandis que les doigts s'agrippent au rebord. Et solidement. Un accident est si vite arrivé ! Il suffit d'une mouche bourdonnant à l'oreille droite et patatrac, le premier passant prend une météorite humaine sur le crâne. Pas de chance - et mauvaise étoile, pour le coup. Le genre de fait divers qui met la presse en branle. L'AFP signale un problème technique dû à une alimentation trop faible, là-haut. Et ça attend fébrilement le communiqué du ministre des Electrons Libres en palpant son micro France Info. Tout ce qu'on sait de cette histoire, c'est qu'Edf devait vérifier les dernières installations galactiques dans la nuit, mais que l'entrepreneur chargé de l’épineuse mission est resté coincé dans sa salle de bain - une punition infligée par sa femme, qui l'a bouclé quelques heures pour le faire réfléchir.
Il faut dire qu’il avait dérapé stupidement, la veille. En témoigne une photo compromettante du zozo, fricotant avec une boule vanille. Ca faisait mauvais genre, et l'épouse ne tolérait pas de tels écarts. Mariage pour le meilleur et pour le pire, qu'elle lui criait de derrière la porte. Surtout pour le pire, qu'il lui répondait, buté. Ah mais, c'est qu'il n'aurait pas abandonné comme ça, l’animal. Force et honneur face à ta femme, tels étaient les principes de sa culture avant-gardiste. Un sacré numéro, celui-là. Ses collègues, un moment séduits par sa solide nature, soudain gonflés d’une testostérone conquérante, s’étaient en définitive rangés du côté de leurs concubines offusquées - qui désormais sonnaient la soupe à 19 heures pétantes.
En somme, il fait clair. Ce qui est plutôt agréable pour la tournure des idées. Seule une chose reste difficile à mettre en lumière, dans la mesure où elle relève d’une problématique hasardeuse. La date de péremption de mes yaourts suppose-t-elle en effet l’idée d’une farce, quand on sait qu’ils expirent le premier avril ? C’est le genre de question qui peut traquer l’esprit une nuit entière. Pour peu que vous soyez insomniaque et névrosé, c’est une lutte perpétuelle. La perte du contrôle engendre la perte des repères. Ca chavire de tous les côtés, ça se bouscule au portillon de l’encéphale, ça dégomme des neurones et ça finit par vous achever à coups de tendances monomaniaques.
Je me suis demandé s’il n’était pas nécessaire, dans cette période de crise, de retourner au supermarché pousser une gueulante. Après tout, on n’est plus à un emmerdeur près. « Faut qu’ça saigne ! » criait Vian. Mais une boucherie pour des yaourts, n’était-ce pas là atteindre un bien bas niveau de l’espèce humaine, quand on sait que d’autres bénissent leur poulet avant de le gober ?
J’ai finalement pris le parti de la mettre en veilleuse et de troquer mes angoisses contre mes psychoses. Rien de plus salvateur, en ces temps incertains, que de se réfugier dans des convictions absurdes. N’’en déplaise aux consommateurs de bio, je me targue d’évoluer en marge de ces crétins assujettis qui, non contents de manger du pasteurisé dans un pays en paix, usent d’emmerdants stratagèmes pour préserver leur flore intestinale. Phobiques du périmé et fanatiques du tofu, ils grimpent l’échelle sociale au même rythme que celle de leur intégrisme culinaire. Pour peu que leur boss soit écolo, ils mangeraient la plante verte de l’open space.
Soyez-en convaincus : je tente d’échapper à ce conditionnement abrutissant. Mais, dans le doute, des fois qu’on serait proche du 2 avril, j’ai tout de même avalé la totalité de mes yaourts en une minute quarante-cinq.
Ainsi le rôle du consommateur aujourd’hui : gober plus pour en chier plus. Triste phénomène mais brillante stratégie des empereurs du libéralisme. Au pays des végétariens, les carnivores sont rois.
Il faut dire qu’il avait dérapé stupidement, la veille. En témoigne une photo compromettante du zozo, fricotant avec une boule vanille. Ca faisait mauvais genre, et l'épouse ne tolérait pas de tels écarts. Mariage pour le meilleur et pour le pire, qu'elle lui criait de derrière la porte. Surtout pour le pire, qu'il lui répondait, buté. Ah mais, c'est qu'il n'aurait pas abandonné comme ça, l’animal. Force et honneur face à ta femme, tels étaient les principes de sa culture avant-gardiste. Un sacré numéro, celui-là. Ses collègues, un moment séduits par sa solide nature, soudain gonflés d’une testostérone conquérante, s’étaient en définitive rangés du côté de leurs concubines offusquées - qui désormais sonnaient la soupe à 19 heures pétantes.
En somme, il fait clair. Ce qui est plutôt agréable pour la tournure des idées. Seule une chose reste difficile à mettre en lumière, dans la mesure où elle relève d’une problématique hasardeuse. La date de péremption de mes yaourts suppose-t-elle en effet l’idée d’une farce, quand on sait qu’ils expirent le premier avril ? C’est le genre de question qui peut traquer l’esprit une nuit entière. Pour peu que vous soyez insomniaque et névrosé, c’est une lutte perpétuelle. La perte du contrôle engendre la perte des repères. Ca chavire de tous les côtés, ça se bouscule au portillon de l’encéphale, ça dégomme des neurones et ça finit par vous achever à coups de tendances monomaniaques.
Je me suis demandé s’il n’était pas nécessaire, dans cette période de crise, de retourner au supermarché pousser une gueulante. Après tout, on n’est plus à un emmerdeur près. « Faut qu’ça saigne ! » criait Vian. Mais une boucherie pour des yaourts, n’était-ce pas là atteindre un bien bas niveau de l’espèce humaine, quand on sait que d’autres bénissent leur poulet avant de le gober ?
J’ai finalement pris le parti de la mettre en veilleuse et de troquer mes angoisses contre mes psychoses. Rien de plus salvateur, en ces temps incertains, que de se réfugier dans des convictions absurdes. N’’en déplaise aux consommateurs de bio, je me targue d’évoluer en marge de ces crétins assujettis qui, non contents de manger du pasteurisé dans un pays en paix, usent d’emmerdants stratagèmes pour préserver leur flore intestinale. Phobiques du périmé et fanatiques du tofu, ils grimpent l’échelle sociale au même rythme que celle de leur intégrisme culinaire. Pour peu que leur boss soit écolo, ils mangeraient la plante verte de l’open space.
Soyez-en convaincus : je tente d’échapper à ce conditionnement abrutissant. Mais, dans le doute, des fois qu’on serait proche du 2 avril, j’ai tout de même avalé la totalité de mes yaourts en une minute quarante-cinq.
Ainsi le rôle du consommateur aujourd’hui : gober plus pour en chier plus. Triste phénomène mais brillante stratégie des empereurs du libéralisme. Au pays des végétariens, les carnivores sont rois.
jeudi 22 mars 2012
Interlude poétique
Opaque tyrannie jalouse de la paix !
J'étais abandonné à cheval sur la nuit...
Un galop insensé m'arrachait à la vie :
Chronos ouvrait les bras de son éternité.
Au loin s'entrechoquaient les gongs impitoyables
De mes furieux excès voués à croire au Tout
Et leurs sons ronds et lourds étrangement semblables
Enserraient mon esprit - cruels mirages fous !
Je l'ai longtemps cherché cet aérien refuge
Où nous mène amoureusement l'ivresse dense
Où le bonheur touché sous le chant du déluge
Pour un infime instant rend une confidence.
N'est qu'un seul salut en la tornade mourante
Laissant renaître au jour la nature brisée.
Mais les brûlants espoirs n'ont de lutte achevée
Que celle qui conduit à l'étreinte de Dante.
J'étais abandonné à cheval sur la nuit...
Un galop insensé m'arrachait à la vie :
Chronos ouvrait les bras de son éternité.
Au loin s'entrechoquaient les gongs impitoyables
De mes furieux excès voués à croire au Tout
Et leurs sons ronds et lourds étrangement semblables
Enserraient mon esprit - cruels mirages fous !
Je l'ai longtemps cherché cet aérien refuge
Où nous mène amoureusement l'ivresse dense
Où le bonheur touché sous le chant du déluge
Pour un infime instant rend une confidence.
N'est qu'un seul salut en la tornade mourante
Laissant renaître au jour la nature brisée.
Mais les brûlants espoirs n'ont de lutte achevée
Que celle qui conduit à l'étreinte de Dante.
mercredi 21 mars 2012
Le type et le printemps
Ca se passait en face de la gare. La terrasse était ensoleillée et les gens pas pressés. Le type avait une drôle d'allure. Des gestes aristo dans un look de clodo. On n'aurait su dire si ça faisait bon ou mauvais genre. C'était surtout insolite. Il buvait sec, le bougre. Un Saint-Emilion en plein cagnard, des lunettes polarisées de faux modeur ensuqué et une moustache pas brossée. Je me demandais ce qu'il pouvait foutre ici, au milieu des peaux Vuitton et des touristes hagards. Il en avait eu du plaisir gustatif, ça se voyait, l'assiette était encore baignée de jus de viande, où fricotaient la persillade et la patate frite. Et puis ces petits morceaux de foie gras, ça et là, sur le bord, si ça ne voulait pas dire quelque chose ! Pas de renoncement à la délectation. Et il n'avait pas l'air pressé, le salaud. Un lundi, ça alors ! Le bureau devait pourtant l'attendre. Mais non, voyons, pas de costard, rien que des vêtements bizarrement assortis. C'étaient surtout ses mains, le hic. Un petit doigt levé et des ongles sales, singulier spectacle. Non, pas du genre manutentionnaire, le mec. Mais enfin, il avait dû avoir une sacrée vie tout de même. Un bourgeois ne remue pas ses mains dans la terre comme ça. Il faut qu'il y ait vraiment quelque chose. Une obligation d'ordre vital. La carotte du gagne-pain pour éviter de crever. C'est ça, il avait probablement fallu survivre. Un échec financier et on se retrouve sur la paille. Et là, la cavale. Trouver un emploi en frappant aux portes mal famées. Se voir refuser les pires travaux sous prétexte qu'on est trop vieux ou trop compétent. Découvrir les dents jaunies des RH qui crachent leur venin domestiqué tandis qu'elles refont leur vernis fluo sur des ongles crochus. La haine de la société qui se diffuse peu à peu dans l'esprit fragile.
Enfin, décidément, ce bonhomme avait quelque chose de très curieux. Il a bu une gorgée de vin, s'est léché les lèvres et a sorti du papier à rouler. Le sachet d'herbe traînait négligemment sur la table. Il a pris son temps pour le fabriquer, son pétard. Il y a mis les formes et la lenteur. Il s'en fichait bien du regard des gens, il était un peu soûl, le soleil cognait dur, la digestion commençait.
Le type a hélé un serveur. Du cognac, maintenant, et pas des plus mauvais. De quoi exciter les papilles gustatives encore et encore. Quand on a posé le verre sur sa table, des effluves d'alcool sont parvenues jusqu'à moi. Ca m'est vite monté à la tête, c'était agréable. Il avait bien raison celui-là. Je ne touchais pas mon café, je me contentais seulement de les observer de biais, lui, son pétard, son cognac et son printemps.
Il a fumé tranquillement, bu tranquillement. Il a pris son temps sous les UV. C'est qu'un repas pareil, ça se savoure. Paris grouillait autour de lui et il fixait le ciel. Qu'est-ce qu'il pouvait y voir ? Le bleu de l'azur est bien trop bleu pour qu'on puisse le contempler. Celui qui s'y attarde s'y enfonce et s'y perd. Des filets dont on ne réchappe pas. Je voulais lui dire, au type, que ses lunettes de soleil n'y changeraient rien, qu'il finirait prisonnier. Mais j'ai senti qu'il était loin. Loin de tout, des gens, de Paris, de la vie. Il n'était pas serein, mais il était seul, et c'est ce qu'il semblait vouloir.
Le serveur a apporté l'addition. L'autre a incliné la tête poliment. Il a fini son cognac avec le geste du dernier plaisir, puis a passé une main dans ses cheveux. Il a fermé les yeux derrière ses lunettes et attendu ainsi, un moment. C'est alors que je les ai vues, à ses pieds, ses affaires de mendiant. Deux petits sacs en plastique où se confondaient des vêtements, de la poussière et sa vie. J'ai senti que quelque chose se serrait dans mes tripes. Je ne savais pas vraiment ce que c'était, peut-être l'affliction qui se débat jusqu'à atteindre le coeur, un peu plus haut. J'ai tourné la tête un instant pour jeter un oeil de l'autre côté, là où tout s'agitait stupidement sur le béton. Lorsque j'ai regardé de nouveau sur ma droite, il n'était plus là.
Je l'ai tout juste vu disparaître dans une course effrénée, au milieu des voitures et des gens. Le serveur est arrivé en retard. Quelques assassins lui ont indiqué la direction dans laquelle le type était parti. Mais pas la peine d'insister. Il était bien trop tard, et la vie bien trop courte.
Enfin, décidément, ce bonhomme avait quelque chose de très curieux. Il a bu une gorgée de vin, s'est léché les lèvres et a sorti du papier à rouler. Le sachet d'herbe traînait négligemment sur la table. Il a pris son temps pour le fabriquer, son pétard. Il y a mis les formes et la lenteur. Il s'en fichait bien du regard des gens, il était un peu soûl, le soleil cognait dur, la digestion commençait.
Le type a hélé un serveur. Du cognac, maintenant, et pas des plus mauvais. De quoi exciter les papilles gustatives encore et encore. Quand on a posé le verre sur sa table, des effluves d'alcool sont parvenues jusqu'à moi. Ca m'est vite monté à la tête, c'était agréable. Il avait bien raison celui-là. Je ne touchais pas mon café, je me contentais seulement de les observer de biais, lui, son pétard, son cognac et son printemps.
Il a fumé tranquillement, bu tranquillement. Il a pris son temps sous les UV. C'est qu'un repas pareil, ça se savoure. Paris grouillait autour de lui et il fixait le ciel. Qu'est-ce qu'il pouvait y voir ? Le bleu de l'azur est bien trop bleu pour qu'on puisse le contempler. Celui qui s'y attarde s'y enfonce et s'y perd. Des filets dont on ne réchappe pas. Je voulais lui dire, au type, que ses lunettes de soleil n'y changeraient rien, qu'il finirait prisonnier. Mais j'ai senti qu'il était loin. Loin de tout, des gens, de Paris, de la vie. Il n'était pas serein, mais il était seul, et c'est ce qu'il semblait vouloir.
Le serveur a apporté l'addition. L'autre a incliné la tête poliment. Il a fini son cognac avec le geste du dernier plaisir, puis a passé une main dans ses cheveux. Il a fermé les yeux derrière ses lunettes et attendu ainsi, un moment. C'est alors que je les ai vues, à ses pieds, ses affaires de mendiant. Deux petits sacs en plastique où se confondaient des vêtements, de la poussière et sa vie. J'ai senti que quelque chose se serrait dans mes tripes. Je ne savais pas vraiment ce que c'était, peut-être l'affliction qui se débat jusqu'à atteindre le coeur, un peu plus haut. J'ai tourné la tête un instant pour jeter un oeil de l'autre côté, là où tout s'agitait stupidement sur le béton. Lorsque j'ai regardé de nouveau sur ma droite, il n'était plus là.
Je l'ai tout juste vu disparaître dans une course effrénée, au milieu des voitures et des gens. Le serveur est arrivé en retard. Quelques assassins lui ont indiqué la direction dans laquelle le type était parti. Mais pas la peine d'insister. Il était bien trop tard, et la vie bien trop courte.
mardi 20 mars 2012
Back to hell : la magie de Noël
A l’approche de Noël, Mozzarella jubilait, sans nul doute. La vision attendrissante des petits enfants emmitouflés dans leur doudounes bibendum fluorescentes et gambadant dans les boues post-neigeuses au son de cris zinjanthropesques ne faisait qu’ajouter au sentiment de joie qui envahissait ses tripes, déjà gonflées par les prémisses gastronomiques des fêtes. Elle regardait les toits gris se fondre au loin dans le ciel brumeux de décembre, prometteur de journées tendres. La frénésie des masses se ruant dans les grands magasins dégageait cette généreuse chaleur d’affection, témoin de l’humanité hivernale.
Ne vous y trompez pas, les enfants. Non, Noël n’est pas une célébration commerciale. Non, le 24 décembre n’est pas prétexte à la dépense. Non, point de traditionalisme sirupeux, mais bel et bien résurgence des liens familiaux et profond désir de balayer les casseroles du passé entre membres brouillés d’une communauté – jusqu’à ce que champagne tiède et vin râpeux montent aux cerveaux ramollis et provoquent une ultime scène d’engueulade.
Noël est et reste, à jamais, l’héritage d’une authentique culture.
Quand Mozzarella se promène en ville, elle ne peut s’empêcher de regarder les vitrines pailletées du Printemps où s’agitent de mignons lutins – que quelques charitables âmes de Peter Pan ont passé l’année à concevoir minutieusement – ou encore ces sympathiques marionnettes en forme de rennes et de poupées dont les mouvements récurrents finissent par se fatiguer jusqu’à malencontreusement suggérer l’acte naturel de la copulation. Moment fatidique où les petits garnements demandent à leur papa en serrant très fort leur main : « Dis, il fait quoi le renne avec la dame ? », ce à quoi le papa répond gêné : « Viens mon chéri, je t’emmène au rayon lego ». Chers petits naïfs !
La magie de Noël, ce sont aussi les vendeurs de marrons chauds qui se plantent sur les trottoirs encombrés et qui hurlent aux paniqués des cadeaux que c’est bon et pas cher. Les marrons daubent le grillé à dix kilomètres et ont le ventre aussi rabougri que des têtes réduites, mais il semblerait qu’il faille jouer le jeu. D’ailleurs, Mozzarella se fait inévitablement alpaguer par un brontosaure au bonnet multicolore qui lui brandit sous le nez sa louche remplie de châtaignes éclatées. C’est le moment où il faudrait refuser, mais où tout pousse à dire oui. Pour faire plaisir. Parce que c’est Noël. Mozzarella se fait taxer de cinq euros pour un ridicule sachet qu’elle jettera au coin de rue suivant. Néanmoins, elle est fière : à sa manière, elle aura contribué au bonheur d’une famille dans le besoin, qui envoie papa vendre des marrons pendant que maman tricote des pulls de laine violets pour son adorable marmaille.
Et puis Noël, c’est aussi un sapin. Des boules féériques incassables, des guirlandes électriques entortillées, des étoiles en alu déformées. C’est une crèche en pâte à sel qui siège au tronc et croule sous les épines. C’est un petit Jésus peint par la gentille Simone, deux ans et demi, pour la tombola de l’école. C’est tout cet univers magique et spirituel qui flotte souverainement autour de l’arbre, tandis que les enfants s’agitent à côté, s’envoient les décorations à la tronche, ignorant une mère hystérique qui tente de les séparer et qui finit par se prendre les pieds dans le tapis, la tête la première sur les rois mages.
Et la bûche, mes enfants, que direz-vous de la bûche ! Cette formidable pâtisserie pleine de glace et de génoise que l’on commande au mois d’août pour être certain d’en jouir quatre mois plus tard ! Cet onctueux nappage à la crème de marrons tournée, cette divine vanille dégoulinante, fourrée au chocolat périmé ! Cette délicatesse avec laquelle des rainures ont été formées sur les côtés, pour faire croire à une vraie bûche en vrai bois ! Et ce lutin en sucre planté sur une feuille de houx qui lui traverse l’arrière-train depuis quarante-huit heures, avec le sourire crispé de l’attente des RTT ! Un bonheur sans commune mesure.
Quant à ce cher, ce tendre, cet illustre bonhomme rouge rondouillard qui se promène partout en copies illimitées, arborant un rire gras et suspect qu’on ne connaît guère plus que chez les commentateurs télé septuagénaires, il est l’homme de la situation, celui qui séduit les enfants en leur offrant des carambars, puis qui les traumatise avec sa barbe pleine de bière dès qu’ils sont sur ses genoux pour la photo souvenir à l’entrée de Carrefour. La marmaille horrifiée se débat tandis que les parents lobotomisés se bousculent, espérant capturer dans leur appareil photo numérique la belle progéniture gémissante. Après quelques écrasements de pieds et quelques tours grillés, ce sont des règlements de comptes entre des pères furieux, des gamins orphelins perdus dans le supermarché et un papa Noël au costume piétiné dans la bataille.
Mozzarella en est convaincue : rien à faire, Noël, c’est beau.
Ne vous y trompez pas, les enfants. Non, Noël n’est pas une célébration commerciale. Non, le 24 décembre n’est pas prétexte à la dépense. Non, point de traditionalisme sirupeux, mais bel et bien résurgence des liens familiaux et profond désir de balayer les casseroles du passé entre membres brouillés d’une communauté – jusqu’à ce que champagne tiède et vin râpeux montent aux cerveaux ramollis et provoquent une ultime scène d’engueulade.
Noël est et reste, à jamais, l’héritage d’une authentique culture.
Quand Mozzarella se promène en ville, elle ne peut s’empêcher de regarder les vitrines pailletées du Printemps où s’agitent de mignons lutins – que quelques charitables âmes de Peter Pan ont passé l’année à concevoir minutieusement – ou encore ces sympathiques marionnettes en forme de rennes et de poupées dont les mouvements récurrents finissent par se fatiguer jusqu’à malencontreusement suggérer l’acte naturel de la copulation. Moment fatidique où les petits garnements demandent à leur papa en serrant très fort leur main : « Dis, il fait quoi le renne avec la dame ? », ce à quoi le papa répond gêné : « Viens mon chéri, je t’emmène au rayon lego ». Chers petits naïfs !
La magie de Noël, ce sont aussi les vendeurs de marrons chauds qui se plantent sur les trottoirs encombrés et qui hurlent aux paniqués des cadeaux que c’est bon et pas cher. Les marrons daubent le grillé à dix kilomètres et ont le ventre aussi rabougri que des têtes réduites, mais il semblerait qu’il faille jouer le jeu. D’ailleurs, Mozzarella se fait inévitablement alpaguer par un brontosaure au bonnet multicolore qui lui brandit sous le nez sa louche remplie de châtaignes éclatées. C’est le moment où il faudrait refuser, mais où tout pousse à dire oui. Pour faire plaisir. Parce que c’est Noël. Mozzarella se fait taxer de cinq euros pour un ridicule sachet qu’elle jettera au coin de rue suivant. Néanmoins, elle est fière : à sa manière, elle aura contribué au bonheur d’une famille dans le besoin, qui envoie papa vendre des marrons pendant que maman tricote des pulls de laine violets pour son adorable marmaille.
Et puis Noël, c’est aussi un sapin. Des boules féériques incassables, des guirlandes électriques entortillées, des étoiles en alu déformées. C’est une crèche en pâte à sel qui siège au tronc et croule sous les épines. C’est un petit Jésus peint par la gentille Simone, deux ans et demi, pour la tombola de l’école. C’est tout cet univers magique et spirituel qui flotte souverainement autour de l’arbre, tandis que les enfants s’agitent à côté, s’envoient les décorations à la tronche, ignorant une mère hystérique qui tente de les séparer et qui finit par se prendre les pieds dans le tapis, la tête la première sur les rois mages.
Et la bûche, mes enfants, que direz-vous de la bûche ! Cette formidable pâtisserie pleine de glace et de génoise que l’on commande au mois d’août pour être certain d’en jouir quatre mois plus tard ! Cet onctueux nappage à la crème de marrons tournée, cette divine vanille dégoulinante, fourrée au chocolat périmé ! Cette délicatesse avec laquelle des rainures ont été formées sur les côtés, pour faire croire à une vraie bûche en vrai bois ! Et ce lutin en sucre planté sur une feuille de houx qui lui traverse l’arrière-train depuis quarante-huit heures, avec le sourire crispé de l’attente des RTT ! Un bonheur sans commune mesure.
Quant à ce cher, ce tendre, cet illustre bonhomme rouge rondouillard qui se promène partout en copies illimitées, arborant un rire gras et suspect qu’on ne connaît guère plus que chez les commentateurs télé septuagénaires, il est l’homme de la situation, celui qui séduit les enfants en leur offrant des carambars, puis qui les traumatise avec sa barbe pleine de bière dès qu’ils sont sur ses genoux pour la photo souvenir à l’entrée de Carrefour. La marmaille horrifiée se débat tandis que les parents lobotomisés se bousculent, espérant capturer dans leur appareil photo numérique la belle progéniture gémissante. Après quelques écrasements de pieds et quelques tours grillés, ce sont des règlements de comptes entre des pères furieux, des gamins orphelins perdus dans le supermarché et un papa Noël au costume piétiné dans la bataille.
Mozzarella en est convaincue : rien à faire, Noël, c’est beau.
lundi 19 mars 2012
L'imbécile qui ne diffère pas du con
Grand-Maman m'a toujours dit : "Ma chérie, le monde se divise en deux catégories. Les imbéciles et les cons." Enfant, ma naïveté me laissait pantoise devant la similitude des deux termes ; j'admirais intuitivement la subtilité lexicale, sans pouvoir en saisir le sens.
Plus tard, je ris à gorge déployée en comprenant l'idée ; ampoule subitement éclairée au-dessus du crâne endormi, qui rend au cerveau ce qui ne lui appartenait pas.
De cet adage il ne restait qu'à confirmer la véracité par l'expérience. Rien de plus simple, en ces temps où règnent en maîtres absolus l'individualisme, l'égoïsme et l'avarice - tyranniques vertus qui n'ont pour but que celui d'enrichir les cultures occidentales, concubines du crétinisme. Monde à l'envers, où chacun trouve son compte par duperie casanovesque ; les faux fauchés font la cour à leur facteur pour s'épargner le coût des étrennes, les nantis séduisent les sdf dans une complaisance concupiscente. Mon voisin le peniste prend le parti non moins extrémiste de ne se montrer qu'en caleçon sur le palier, dans l'espoir d'émoustiller ma gardienne dépressive, et revisite ainsi, avec une assise déconcertante, les codes guindés de la communauté. N'en déplaise à la belle portugaise, qu'il flanquera joyeusement à la porte du pays, les présidentielles passées. Pauvre Marina.
Mars était printanier et se prêtait à la joyeuseté. Tout semblait léger, quoiqu'il ne manquât à la rue ni d'âme déconfite ni de mouvement las. Mais si vous savez faire abstraction des considérations fâcheuses, la vie est belle, le soleil brille, voyez-vous, les oiseaux chantent, l'accordéon bourdonne. Vous arboreriez presque le béret que votre grand-père portait en 49 pour charmer les dames et vider les verres. Rien ne pourrait vous atteindre, non rien, si ce n'est une idée qui pèse comme un couvercle sur votre esprit frémissant en proie aux doux délires, j'ai nommé celle de l'imbécile - qui ne diffère pas du con.
L'imbécile qui ne diffère pas du con peut endosser plusieurs définitions, d'égale importance et de diverse nature. Le caractère prédominant chez ce pathétique personnage est celui du je-m'en-foutisme, soutenu par la représentation hautement narcissique qu'il se fait de lui-même. Il est l'individu merdique qui ne devrait pas atteindre votre humanité profonde et qui pourtant, une fois sa route croisée, scelle votre destinée quant au fonctionnement de vos rapports humains. J'ai nommé pour la suite méfiance, suspicion, radinerie et misanthropie. Des comportements dont vous avez pleinement conscience, dans la mesure où ils diffèrent de votre nature première, mais qui la polluent en tant que troubles névrotiques avec la tranquillité insidieuse du ver de terre, vous transformant progressivement en homo zombiens.
Allons, ne vous en défendez pas. Je mets au défi quiconque sur cette terre de me prouver le contraire. Ce qui est nécessaire, à présent, c'est d'agir en connaissance de cause. D'être conscient qu'un imbécile qui ne diffère pas du con vous a poussé, à force de sournoiseries fermentées, à adopter des schémas de conduite qui ne sont pas les vôtres et dont il faut vous défaire au plus vite. Car à force d'agir ainsi, vous devenez, je deviens, nous devenons, au même titre que lui, l'imbécile qui ne diffère pas du con.
D'aucuns nomment la transformation que nous subissons "l'expérience de la vie". Je leur mettrais volontiers mon poing dans la gueule. La connerie, si elle est congénitale, ne saurait en aucun cas être virale.
Armez-vous donc de cette force spirituelle qui vit encore en vous, quelque part entre les tripes et le foie. Laissez-la sereinement remonter à la surface de votre généreux tempérament comme représentante de l'humanité, histoire de vous offrir une sacrée rédemption. Vous verrez, votre Grand-Maman vous félicitera et vos amis vous remercierons, sans parler de votre plombier.
La bave du crapaud n'atteint pas la blanche colombe et décidément c'est pas près d'arriver.
Plus tard, je ris à gorge déployée en comprenant l'idée ; ampoule subitement éclairée au-dessus du crâne endormi, qui rend au cerveau ce qui ne lui appartenait pas.
De cet adage il ne restait qu'à confirmer la véracité par l'expérience. Rien de plus simple, en ces temps où règnent en maîtres absolus l'individualisme, l'égoïsme et l'avarice - tyranniques vertus qui n'ont pour but que celui d'enrichir les cultures occidentales, concubines du crétinisme. Monde à l'envers, où chacun trouve son compte par duperie casanovesque ; les faux fauchés font la cour à leur facteur pour s'épargner le coût des étrennes, les nantis séduisent les sdf dans une complaisance concupiscente. Mon voisin le peniste prend le parti non moins extrémiste de ne se montrer qu'en caleçon sur le palier, dans l'espoir d'émoustiller ma gardienne dépressive, et revisite ainsi, avec une assise déconcertante, les codes guindés de la communauté. N'en déplaise à la belle portugaise, qu'il flanquera joyeusement à la porte du pays, les présidentielles passées. Pauvre Marina.
Mars était printanier et se prêtait à la joyeuseté. Tout semblait léger, quoiqu'il ne manquât à la rue ni d'âme déconfite ni de mouvement las. Mais si vous savez faire abstraction des considérations fâcheuses, la vie est belle, le soleil brille, voyez-vous, les oiseaux chantent, l'accordéon bourdonne. Vous arboreriez presque le béret que votre grand-père portait en 49 pour charmer les dames et vider les verres. Rien ne pourrait vous atteindre, non rien, si ce n'est une idée qui pèse comme un couvercle sur votre esprit frémissant en proie aux doux délires, j'ai nommé celle de l'imbécile - qui ne diffère pas du con.
L'imbécile qui ne diffère pas du con peut endosser plusieurs définitions, d'égale importance et de diverse nature. Le caractère prédominant chez ce pathétique personnage est celui du je-m'en-foutisme, soutenu par la représentation hautement narcissique qu'il se fait de lui-même. Il est l'individu merdique qui ne devrait pas atteindre votre humanité profonde et qui pourtant, une fois sa route croisée, scelle votre destinée quant au fonctionnement de vos rapports humains. J'ai nommé pour la suite méfiance, suspicion, radinerie et misanthropie. Des comportements dont vous avez pleinement conscience, dans la mesure où ils diffèrent de votre nature première, mais qui la polluent en tant que troubles névrotiques avec la tranquillité insidieuse du ver de terre, vous transformant progressivement en homo zombiens.
Allons, ne vous en défendez pas. Je mets au défi quiconque sur cette terre de me prouver le contraire. Ce qui est nécessaire, à présent, c'est d'agir en connaissance de cause. D'être conscient qu'un imbécile qui ne diffère pas du con vous a poussé, à force de sournoiseries fermentées, à adopter des schémas de conduite qui ne sont pas les vôtres et dont il faut vous défaire au plus vite. Car à force d'agir ainsi, vous devenez, je deviens, nous devenons, au même titre que lui, l'imbécile qui ne diffère pas du con.
D'aucuns nomment la transformation que nous subissons "l'expérience de la vie". Je leur mettrais volontiers mon poing dans la gueule. La connerie, si elle est congénitale, ne saurait en aucun cas être virale.
Armez-vous donc de cette force spirituelle qui vit encore en vous, quelque part entre les tripes et le foie. Laissez-la sereinement remonter à la surface de votre généreux tempérament comme représentante de l'humanité, histoire de vous offrir une sacrée rédemption. Vous verrez, votre Grand-Maman vous félicitera et vos amis vous remercierons, sans parler de votre plombier.
La bave du crapaud n'atteint pas la blanche colombe et décidément c'est pas près d'arriver.
Interlude poétique : "Onde"
Onde silencieuse éprise de l’écorce
Dont l’arbre s’est drapé honorant la Nature !
Tu traverses le temps ; et dans ta courbe pure
Tu fais frémir la feuille amoureuse de ta force.
O profonde élégance à l’éternel passage !
Pudique et digne tu dérobes ton visage
Aux yeux impurs. Ainsi, nulle course éperdue
Au gré de vains soupirs ; la tranquillité nue
Est ton secret divin. Toujours libre de sens
Tu vogues en chacun... délicate existence
Dont le chant éthéré illumine la vie !
Et un jour sur les corps qui se sont endormis
Tu viens sculpter ta paix, jusqu’à ce qu’ils s’élèvent
Et que joignant leurs mains, ils confondent ta sève.
Dont l’arbre s’est drapé honorant la Nature !
Tu traverses le temps ; et dans ta courbe pure
Tu fais frémir la feuille amoureuse de ta force.
O profonde élégance à l’éternel passage !
Pudique et digne tu dérobes ton visage
Aux yeux impurs. Ainsi, nulle course éperdue
Au gré de vains soupirs ; la tranquillité nue
Est ton secret divin. Toujours libre de sens
Tu vogues en chacun... délicate existence
Dont le chant éthéré illumine la vie !
Et un jour sur les corps qui se sont endormis
Tu viens sculpter ta paix, jusqu’à ce qu’ils s’élèvent
Et que joignant leurs mains, ils confondent ta sève.
samedi 17 mars 2012
Rédaction. Un après-midi chez un camarade de classe. Racontez-faites-pas-chier.
Quand, par un beau mercredi de printemps, Eugène m'a invitée à passer l'après-midi chez lui, j'ai fait la moue au bout du fil. L'idée de construire des circuits pour son nouveau train électrique ne m'enchantait guère ; et puis, j'avais promis à Grand-Maman de venir la voir pour le goûter. C'était bien plus folichon de s'empiffrer de gâteau au chocolat que de mater l'autre tête d'ampoule, agenouillé sur son tapis de jeux, préoccupé par des assemblages grotesques de rails en alu. Un jouet qui avait coûté une fortune à son père surendetté et deux molaires à sa mère ! Je comprenais mieux pourquoi il lui manquait tant de chicots à celle-là. Quel égoïste cet Eugène ! Il aurait pu attendre ses étrennes au lieu de se rouler par terre au rayon jouets du supermarché. Mais le zozo avait toujours été ainsi, il faisait céder par la pression. Il faut dire qu'il était capable de rendre dingue n'importe qui, et ce, en un temps record. Ses cris d'australopithèque détérioreraient le fonctionnement cérébral d'une mouche. Il avait l'art et la manière de faire, comme on dit.
Et puis, Eugène était fripon. Il adorait lancer des cailloux sur la fenêtre en face de sa chambre, jusqu'à ce que se montre une dame aux longs cheveux et en corsage rose. Il n'en fallait pas plus pour le contenter. Elle vociférait : "Encore toi, voyou !" et il répondait "Oui, encore moi, femme, je vous aime !" Elle haussait les épaules en ruminant quelque chose comme "obsédé congénital, pas mieux que son père" et disparaissait derrière ses rideaux satinés.
Non, décidément, ce n'était pas une bonne idée de squatter chez Eugène. Il allait encore me parler de la composition neuronale d'un cerveau chez le mollusque prébubère et des dernières découvertes sur les plantes carnivores sexuées. Pas de quoi fouetter un chat. Mais je me suis souvenue qu'Eugène avait un frère de deux ans son aîné, dont la jolie frimousse rousse et les bras d'aviateur me rendaient quelque peu nerveuse. Comme je rêvais de me marier avec un type célèbre et que j'imaginais le frangin devenir grand pilote d'hélico supersonique, j'ai fini par accepter sa proposition et me suis vêtue de mes plus beaux atours.
Il n'en fallut pas davantage pour faire succomber Eugène. Dès que j'eus franchi le pas de sa porte, il écarquilla les yeux et s'agenouilla en me tendant un rail du circuit. Il ajouta qu'il aurait conquis la lune pour moi et que ce modeste présent était un gage de sa fidélité éternelle. Je pouffai : "Il est pas là ton frère ?" Il fit une drôle de tête : "Théodore ? Non, Maman l'a emmené chez le dentiste." Je me demandai si Eugène avait encore fait un caprice pour un autre cadeau et si la mère, désespérée et édentée, n'avait pas imposé un prompt arrachage de dents à son aîné pour calmer les ardeurs du cadet. Je proposai alors : "Tu veux pas qu'on fasse une boum ? - Une boum ? - Ben ouais, une boum, un truc sympa où on danse, on a passé l'âge de regarder passer les trains." Eugène se releva tout décontenancé et mit un disque des Doors. On ne connaissait ni l'un ni l'autre mais c'était sacrément rigolo comme musique. Eugène piqua une cigarette dans le paquet de son père et l'alluma à la fenêtre de sa chambre. Je pensai qu'il avait tout de même du cran, cet Eugène. La bombe de voisine mit le nez dehors en hurlant qu'il finirait taulard s'il commençait la clope à dix ans. Pour une fois, Eugène ne cria pas "Femme, je vous aime !" mais "J'ai trouvé mon amoureuse, salope."
Quand la mère d'Eugène est rentrée avec Théodore et qu'elle a trouvé la chambre enfumée dans un vacarme de rock, elle m'a flanquée à la porte suffisamment tôt pour que je puisse filer direct chez Grand-Maman attaquer le goûter.
Finalement, un après-midi chez mon copain Eugène, c'est chouette.
Et puis, Eugène était fripon. Il adorait lancer des cailloux sur la fenêtre en face de sa chambre, jusqu'à ce que se montre une dame aux longs cheveux et en corsage rose. Il n'en fallait pas plus pour le contenter. Elle vociférait : "Encore toi, voyou !" et il répondait "Oui, encore moi, femme, je vous aime !" Elle haussait les épaules en ruminant quelque chose comme "obsédé congénital, pas mieux que son père" et disparaissait derrière ses rideaux satinés.
Non, décidément, ce n'était pas une bonne idée de squatter chez Eugène. Il allait encore me parler de la composition neuronale d'un cerveau chez le mollusque prébubère et des dernières découvertes sur les plantes carnivores sexuées. Pas de quoi fouetter un chat. Mais je me suis souvenue qu'Eugène avait un frère de deux ans son aîné, dont la jolie frimousse rousse et les bras d'aviateur me rendaient quelque peu nerveuse. Comme je rêvais de me marier avec un type célèbre et que j'imaginais le frangin devenir grand pilote d'hélico supersonique, j'ai fini par accepter sa proposition et me suis vêtue de mes plus beaux atours.
Il n'en fallut pas davantage pour faire succomber Eugène. Dès que j'eus franchi le pas de sa porte, il écarquilla les yeux et s'agenouilla en me tendant un rail du circuit. Il ajouta qu'il aurait conquis la lune pour moi et que ce modeste présent était un gage de sa fidélité éternelle. Je pouffai : "Il est pas là ton frère ?" Il fit une drôle de tête : "Théodore ? Non, Maman l'a emmené chez le dentiste." Je me demandai si Eugène avait encore fait un caprice pour un autre cadeau et si la mère, désespérée et édentée, n'avait pas imposé un prompt arrachage de dents à son aîné pour calmer les ardeurs du cadet. Je proposai alors : "Tu veux pas qu'on fasse une boum ? - Une boum ? - Ben ouais, une boum, un truc sympa où on danse, on a passé l'âge de regarder passer les trains." Eugène se releva tout décontenancé et mit un disque des Doors. On ne connaissait ni l'un ni l'autre mais c'était sacrément rigolo comme musique. Eugène piqua une cigarette dans le paquet de son père et l'alluma à la fenêtre de sa chambre. Je pensai qu'il avait tout de même du cran, cet Eugène. La bombe de voisine mit le nez dehors en hurlant qu'il finirait taulard s'il commençait la clope à dix ans. Pour une fois, Eugène ne cria pas "Femme, je vous aime !" mais "J'ai trouvé mon amoureuse, salope."
Quand la mère d'Eugène est rentrée avec Théodore et qu'elle a trouvé la chambre enfumée dans un vacarme de rock, elle m'a flanquée à la porte suffisamment tôt pour que je puisse filer direct chez Grand-Maman attaquer le goûter.
Finalement, un après-midi chez mon copain Eugène, c'est chouette.
vendredi 16 mars 2012
A l'emporte-pièce
Ce n’est pas de temps dont il s’agit, pas plus que d’espace, ou d’argent. La question est de savoir qu’est-ce qu’on fout et qu’est-ce qu’on mange. Vu le merdier dans lequel on se trouve - et par on, j’entends les gens en perdition zonant dans la société contemporaine, autrement dit la majorité du peuple - il n’est plus vraiment possible de faire état d’autre chose. Les problématiques de signifiant et signifié sont à jamais dépassées. Du reste, mon torturé de psy, arnaqueur fini mais romantique homme de gauche, ne cesse de me répéter qu’il faut chasser mes illusions néfastes et adopter la réalité pour mieux la vaincre. Curieux conseil, lorsqu’on sait que sa femme entretient un amant dans leur placard depuis plus de sept ans.
Mais enfin, j’y suis, j’ai troqué mon imagination contre la matérialité, je la regarde bien en face, zieutage compulsif du thème du moment, voyons voyons, la crise ! Cette bonne vieille crise, à qui on mettrait presque une accolade familière !
Concédons-le. La crise, c’est déprimant. La crise, ça suffit. Mieux vaudrait éviter le sujet et les dîners foireux entre amis foirés. Beaucoup déplorent les tendances dépressives dues à l’état des ménages et des méninges ; on a fait de la galère le packaging miséreux des fêtes de Noël.
Du reste, un sdf poète me disait l’autre soir que ce phénomène ne mérite pas un tel moulinage. Car au fond, tonnait-il en brandissant sa bouteille de Villageoise sous mon nez, au fond, la crise n’est qu’une vaste blague : « Mais enfin, bande de cons ! Ca a toujours été le bordel ! De tous temps, le monde en a chié ! Ce sont ces satanées Trente Glorieuses qui ont fait croire qu’on pouvait passer à travers les gouttes ! Et ça, c’était l’illusion de trop, mes petits chéris larveux ! L’erreur fatale des utopistes ! Comme si on allait enfin trouver la paix, alors qu’Adam et Eve se sont ligués pour que l’homo sapiens prenne perpèt ! Dire que des hurluberlus prospères ont cru en 70 voir irréversiblement changer la face du monde ! Des crétins des Alpes ! Des lobotomisés aux rayons X ! Des chapardeurs du réel !» Et la bouteille s’était malencontreusement renversée sur ma tête qui hochait sans savoir vraiment, pleine de contradictions.
Le bougre n’avait pas tort, mis à part celui qu’il causait à sa dentition, rapport à une carte vitale périmée. Il avait jeté un pavé dans une mare de pétrole, et la bourse s’était effondrée au même instant.
Mais il est temps de revendiquer le droit à la fulmination syndicaliste, à la chaleur sirupeuse des allocs et à l’épilation faciale de ma boulangère millionnaire. Poussant au hasard du vent hivernal un terrible râle qui, je l’espère, carillonnera jusque chez Paris Hilton, je demande à tous les partis, gauche, droite, centre et mon cul, de bouffer du populisme à pleines dents ; et ce, pour qu’il ne pende plus à leurs lèvres que le rictus illusoire et vomitif d’un renouveau charmeur. Quelque chose, en somme, qui laisserait espérer que tout va s’arranger, à moins que les carottes soient définitivement cuites.
Regardons les choses en face : j’ai des gingivites chroniques, je hais le poulet frites tout autant que le JT de vingt heures et je torture mon poisson rouge avec de l’acide barbiturique. Je vendrais les tripes de mon chien pour gober une soupe déshydratée et je rongerais mes ongles de pieds si mes côtes me le permettaient. J’écoute du Purcell à tue-tête en découpant des photos porno et souffle ma fumée de clope à la figure des femmes enceintes. Je ne remercie et n’aide jamais personne. A bas la solidarité.
Voilà l’autoportrait que je pourrais vous dresser dans l’année à venir si quelque chose ne se passe pas maintenant, là, tout de suite, si on ne s’insurge pas contre les aberrations et les injustices, si on ne crie pas au scandale et si décidément ce connard de type ne rappelle toujours pas, quelle enflure, celui-là. Les plus puissants étalent leur crème chantilly sur leurs tartines de morale bio, tandis que les plus faibles tricotent des pulls en polystyrène pour empêcher leurs enfants d’attraper froid dans leur lit, depuis qu’EDF est devenu collabo.
Dieu est mort, Woodstock révolu. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’à gerber dignement sur ce qui est amoral.
Faites le mort, pas la guerre. C’est le slogan qui arrive dans les pots d’échappement des dealers consuméristes. Préparez vos sacs de patates et de topinambours. Achetez toutes les barriques de lait que vous pourrez trouver dans un rayon de trois cents kilomètres à la ronde. N’épargnez aucun pis de vache, aucun pied de porc. Et surtout, pensez à recharger votre pass Navigo.
Mais enfin, j’y suis, j’ai troqué mon imagination contre la matérialité, je la regarde bien en face, zieutage compulsif du thème du moment, voyons voyons, la crise ! Cette bonne vieille crise, à qui on mettrait presque une accolade familière !
Concédons-le. La crise, c’est déprimant. La crise, ça suffit. Mieux vaudrait éviter le sujet et les dîners foireux entre amis foirés. Beaucoup déplorent les tendances dépressives dues à l’état des ménages et des méninges ; on a fait de la galère le packaging miséreux des fêtes de Noël.
Du reste, un sdf poète me disait l’autre soir que ce phénomène ne mérite pas un tel moulinage. Car au fond, tonnait-il en brandissant sa bouteille de Villageoise sous mon nez, au fond, la crise n’est qu’une vaste blague : « Mais enfin, bande de cons ! Ca a toujours été le bordel ! De tous temps, le monde en a chié ! Ce sont ces satanées Trente Glorieuses qui ont fait croire qu’on pouvait passer à travers les gouttes ! Et ça, c’était l’illusion de trop, mes petits chéris larveux ! L’erreur fatale des utopistes ! Comme si on allait enfin trouver la paix, alors qu’Adam et Eve se sont ligués pour que l’homo sapiens prenne perpèt ! Dire que des hurluberlus prospères ont cru en 70 voir irréversiblement changer la face du monde ! Des crétins des Alpes ! Des lobotomisés aux rayons X ! Des chapardeurs du réel !» Et la bouteille s’était malencontreusement renversée sur ma tête qui hochait sans savoir vraiment, pleine de contradictions.
Le bougre n’avait pas tort, mis à part celui qu’il causait à sa dentition, rapport à une carte vitale périmée. Il avait jeté un pavé dans une mare de pétrole, et la bourse s’était effondrée au même instant.
Mais il est temps de revendiquer le droit à la fulmination syndicaliste, à la chaleur sirupeuse des allocs et à l’épilation faciale de ma boulangère millionnaire. Poussant au hasard du vent hivernal un terrible râle qui, je l’espère, carillonnera jusque chez Paris Hilton, je demande à tous les partis, gauche, droite, centre et mon cul, de bouffer du populisme à pleines dents ; et ce, pour qu’il ne pende plus à leurs lèvres que le rictus illusoire et vomitif d’un renouveau charmeur. Quelque chose, en somme, qui laisserait espérer que tout va s’arranger, à moins que les carottes soient définitivement cuites.
Regardons les choses en face : j’ai des gingivites chroniques, je hais le poulet frites tout autant que le JT de vingt heures et je torture mon poisson rouge avec de l’acide barbiturique. Je vendrais les tripes de mon chien pour gober une soupe déshydratée et je rongerais mes ongles de pieds si mes côtes me le permettaient. J’écoute du Purcell à tue-tête en découpant des photos porno et souffle ma fumée de clope à la figure des femmes enceintes. Je ne remercie et n’aide jamais personne. A bas la solidarité.
Voilà l’autoportrait que je pourrais vous dresser dans l’année à venir si quelque chose ne se passe pas maintenant, là, tout de suite, si on ne s’insurge pas contre les aberrations et les injustices, si on ne crie pas au scandale et si décidément ce connard de type ne rappelle toujours pas, quelle enflure, celui-là. Les plus puissants étalent leur crème chantilly sur leurs tartines de morale bio, tandis que les plus faibles tricotent des pulls en polystyrène pour empêcher leurs enfants d’attraper froid dans leur lit, depuis qu’EDF est devenu collabo.
Dieu est mort, Woodstock révolu. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’à gerber dignement sur ce qui est amoral.
Faites le mort, pas la guerre. C’est le slogan qui arrive dans les pots d’échappement des dealers consuméristes. Préparez vos sacs de patates et de topinambours. Achetez toutes les barriques de lait que vous pourrez trouver dans un rayon de trois cents kilomètres à la ronde. N’épargnez aucun pis de vache, aucun pied de porc. Et surtout, pensez à recharger votre pass Navigo.
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