samedi 24 mars 2012

Tiens ?

Tiens, c'est drôle. On dirait que le ciel est plus clair ce matin. A moins que le réverbère de la rue ne soit resté allumé. Mais enfin, ce serait bizarre, à cette heure. Une ampoule ne brille pas comme ça, sans raison. Une bonne étoile, à la limite. Mais là… Il faudrait qu'il s’agisse d’une chose singulière. D'un autre côté, rien ne garantit que cela vienne de la rue, cette clarté. Penchons-nous, examinons ça de plus près. De la fenêtre, je veux dire, s'il est possible d'obtenir un angle de vue. Ce n'est pas gagné, tout ça. Le dos doit être proprement courbé tandis que les doigts s'agrippent au rebord. Et solidement. Un accident est si vite arrivé ! Il suffit d'une mouche bourdonnant à l'oreille droite et patatrac, le premier passant prend une météorite humaine sur le crâne. Pas de chance - et mauvaise étoile, pour le coup. Le genre de fait divers qui met la presse en branle. L'AFP signale un problème technique dû à une alimentation trop faible, là-haut. Et ça attend fébrilement le communiqué du ministre des Electrons Libres en palpant son micro France Info. Tout ce qu'on sait de cette histoire, c'est qu'Edf devait vérifier les dernières installations galactiques dans la nuit, mais que l'entrepreneur chargé de l’épineuse mission est resté coincé dans sa salle de bain - une punition infligée par sa femme, qui l'a bouclé quelques heures pour le faire réfléchir.

Il faut dire qu’il avait dérapé stupidement, la veille. En témoigne une photo compromettante du zozo, fricotant avec une boule vanille. Ca faisait mauvais genre, et l'épouse ne tolérait pas de tels écarts. Mariage pour le meilleur et pour le pire, qu'elle lui criait de derrière la porte. Surtout pour le pire, qu'il lui répondait, buté. Ah mais, c'est qu'il n'aurait pas abandonné comme ça, l’animal. Force et honneur face à ta femme, tels étaient les principes de sa culture avant-gardiste. Un sacré numéro, celui-là. Ses collègues, un moment séduits par sa solide nature, soudain gonflés d’une testostérone conquérante, s’étaient en définitive rangés du côté de leurs concubines offusquées - qui désormais sonnaient la soupe à 19 heures pétantes.

En somme, il fait clair. Ce qui est plutôt agréable pour la tournure des idées. Seule une chose reste difficile à mettre en lumière, dans la mesure où elle relève d’une problématique hasardeuse. La date de péremption de mes yaourts suppose-t-elle en effet l’idée d’une farce, quand on sait qu’ils expirent le premier avril ? C’est le genre de question qui peut traquer l’esprit une nuit entière. Pour peu que vous soyez insomniaque et névrosé, c’est une lutte perpétuelle. La perte du contrôle engendre la perte des repères. Ca chavire de tous les côtés, ça se bouscule au portillon de l’encéphale, ça dégomme des neurones et ça finit par vous achever à coups de tendances monomaniaques.

Je me suis demandé s’il n’était pas nécessaire, dans cette période de crise, de retourner au supermarché pousser une gueulante. Après tout, on n’est plus à un emmerdeur près. « Faut qu’ça saigne ! » criait Vian. Mais une boucherie pour des yaourts, n’était-ce pas là atteindre un bien bas niveau de l’espèce humaine, quand on sait que d’autres bénissent leur poulet avant de le gober ?

J’ai finalement pris le parti de la mettre en veilleuse et de troquer mes angoisses contre mes psychoses. Rien de plus salvateur, en ces temps incertains, que de se réfugier dans des convictions absurdes. N’’en déplaise aux consommateurs de bio, je me targue d’évoluer en marge de ces crétins assujettis qui, non contents de manger du pasteurisé dans un pays en paix, usent d’emmerdants stratagèmes pour préserver leur flore intestinale. Phobiques du périmé et fanatiques du tofu, ils grimpent l’échelle sociale au même rythme que celle de leur intégrisme culinaire. Pour peu que leur boss soit écolo, ils mangeraient la plante verte de l’open space.
Soyez-en convaincus : je tente d’échapper à ce conditionnement abrutissant. Mais, dans le doute, des fois qu’on serait proche du 2 avril, j’ai tout de même avalé la totalité de mes yaourts en une minute quarante-cinq.

Ainsi le rôle du consommateur aujourd’hui : gober plus pour en chier plus. Triste phénomène mais brillante stratégie des empereurs du libéralisme. Au pays des végétariens, les carnivores sont rois.