Quand, par un beau mercredi de printemps, Eugène m'a invitée à passer l'après-midi chez lui, j'ai fait la moue au bout du fil. L'idée de construire des circuits pour son nouveau train électrique ne m'enchantait guère ; et puis, j'avais promis à Grand-Maman de venir la voir pour le goûter. C'était bien plus folichon de s'empiffrer de gâteau au chocolat que de mater l'autre tête d'ampoule, agenouillé sur son tapis de jeux, préoccupé par des assemblages grotesques de rails en alu. Un jouet qui avait coûté une fortune à son père surendetté et deux molaires à sa mère ! Je comprenais mieux pourquoi il lui manquait tant de chicots à celle-là. Quel égoïste cet Eugène ! Il aurait pu attendre ses étrennes au lieu de se rouler par terre au rayon jouets du supermarché. Mais le zozo avait toujours été ainsi, il faisait céder par la pression. Il faut dire qu'il était capable de rendre dingue n'importe qui, et ce, en un temps record. Ses cris d'australopithèque détérioreraient le fonctionnement cérébral d'une mouche. Il avait l'art et la manière de faire, comme on dit.
Et puis, Eugène était fripon. Il adorait lancer des cailloux sur la fenêtre en face de sa chambre, jusqu'à ce que se montre une dame aux longs cheveux et en corsage rose. Il n'en fallait pas plus pour le contenter. Elle vociférait : "Encore toi, voyou !" et il répondait "Oui, encore moi, femme, je vous aime !" Elle haussait les épaules en ruminant quelque chose comme "obsédé congénital, pas mieux que son père" et disparaissait derrière ses rideaux satinés.
Non, décidément, ce n'était pas une bonne idée de squatter chez Eugène. Il allait encore me parler de la composition neuronale d'un cerveau chez le mollusque prébubère et des dernières découvertes sur les plantes carnivores sexuées. Pas de quoi fouetter un chat. Mais je me suis souvenue qu'Eugène avait un frère de deux ans son aîné, dont la jolie frimousse rousse et les bras d'aviateur me rendaient quelque peu nerveuse. Comme je rêvais de me marier avec un type célèbre et que j'imaginais le frangin devenir grand pilote d'hélico supersonique, j'ai fini par accepter sa proposition et me suis vêtue de mes plus beaux atours.
Il n'en fallut pas davantage pour faire succomber Eugène. Dès que j'eus franchi le pas de sa porte, il écarquilla les yeux et s'agenouilla en me tendant un rail du circuit. Il ajouta qu'il aurait conquis la lune pour moi et que ce modeste présent était un gage de sa fidélité éternelle. Je pouffai : "Il est pas là ton frère ?" Il fit une drôle de tête : "Théodore ? Non, Maman l'a emmené chez le dentiste." Je me demandai si Eugène avait encore fait un caprice pour un autre cadeau et si la mère, désespérée et édentée, n'avait pas imposé un prompt arrachage de dents à son aîné pour calmer les ardeurs du cadet. Je proposai alors : "Tu veux pas qu'on fasse une boum ? - Une boum ? - Ben ouais, une boum, un truc sympa où on danse, on a passé l'âge de regarder passer les trains." Eugène se releva tout décontenancé et mit un disque des Doors. On ne connaissait ni l'un ni l'autre mais c'était sacrément rigolo comme musique. Eugène piqua une cigarette dans le paquet de son père et l'alluma à la fenêtre de sa chambre. Je pensai qu'il avait tout de même du cran, cet Eugène. La bombe de voisine mit le nez dehors en hurlant qu'il finirait taulard s'il commençait la clope à dix ans. Pour une fois, Eugène ne cria pas "Femme, je vous aime !" mais "J'ai trouvé mon amoureuse, salope."
Quand la mère d'Eugène est rentrée avec Théodore et qu'elle a trouvé la chambre enfumée dans un vacarme de rock, elle m'a flanquée à la porte suffisamment tôt pour que je puisse filer direct chez Grand-Maman attaquer le goûter.
Finalement, un après-midi chez mon copain Eugène, c'est chouette.
Et puis, Eugène était fripon. Il adorait lancer des cailloux sur la fenêtre en face de sa chambre, jusqu'à ce que se montre une dame aux longs cheveux et en corsage rose. Il n'en fallait pas plus pour le contenter. Elle vociférait : "Encore toi, voyou !" et il répondait "Oui, encore moi, femme, je vous aime !" Elle haussait les épaules en ruminant quelque chose comme "obsédé congénital, pas mieux que son père" et disparaissait derrière ses rideaux satinés.
Non, décidément, ce n'était pas une bonne idée de squatter chez Eugène. Il allait encore me parler de la composition neuronale d'un cerveau chez le mollusque prébubère et des dernières découvertes sur les plantes carnivores sexuées. Pas de quoi fouetter un chat. Mais je me suis souvenue qu'Eugène avait un frère de deux ans son aîné, dont la jolie frimousse rousse et les bras d'aviateur me rendaient quelque peu nerveuse. Comme je rêvais de me marier avec un type célèbre et que j'imaginais le frangin devenir grand pilote d'hélico supersonique, j'ai fini par accepter sa proposition et me suis vêtue de mes plus beaux atours.
Il n'en fallut pas davantage pour faire succomber Eugène. Dès que j'eus franchi le pas de sa porte, il écarquilla les yeux et s'agenouilla en me tendant un rail du circuit. Il ajouta qu'il aurait conquis la lune pour moi et que ce modeste présent était un gage de sa fidélité éternelle. Je pouffai : "Il est pas là ton frère ?" Il fit une drôle de tête : "Théodore ? Non, Maman l'a emmené chez le dentiste." Je me demandai si Eugène avait encore fait un caprice pour un autre cadeau et si la mère, désespérée et édentée, n'avait pas imposé un prompt arrachage de dents à son aîné pour calmer les ardeurs du cadet. Je proposai alors : "Tu veux pas qu'on fasse une boum ? - Une boum ? - Ben ouais, une boum, un truc sympa où on danse, on a passé l'âge de regarder passer les trains." Eugène se releva tout décontenancé et mit un disque des Doors. On ne connaissait ni l'un ni l'autre mais c'était sacrément rigolo comme musique. Eugène piqua une cigarette dans le paquet de son père et l'alluma à la fenêtre de sa chambre. Je pensai qu'il avait tout de même du cran, cet Eugène. La bombe de voisine mit le nez dehors en hurlant qu'il finirait taulard s'il commençait la clope à dix ans. Pour une fois, Eugène ne cria pas "Femme, je vous aime !" mais "J'ai trouvé mon amoureuse, salope."
Quand la mère d'Eugène est rentrée avec Théodore et qu'elle a trouvé la chambre enfumée dans un vacarme de rock, elle m'a flanquée à la porte suffisamment tôt pour que je puisse filer direct chez Grand-Maman attaquer le goûter.
Finalement, un après-midi chez mon copain Eugène, c'est chouette.