Ca se passait en face de la gare. La terrasse était ensoleillée et les gens pas pressés. Le type avait une drôle d'allure. Des gestes aristo dans un look de clodo. On n'aurait su dire si ça faisait bon ou mauvais genre. C'était surtout insolite. Il buvait sec, le bougre. Un Saint-Emilion en plein cagnard, des lunettes polarisées de faux modeur ensuqué et une moustache pas brossée. Je me demandais ce qu'il pouvait foutre ici, au milieu des peaux Vuitton et des touristes hagards. Il en avait eu du plaisir gustatif, ça se voyait, l'assiette était encore baignée de jus de viande, où fricotaient la persillade et la patate frite. Et puis ces petits morceaux de foie gras, ça et là, sur le bord, si ça ne voulait pas dire quelque chose ! Pas de renoncement à la délectation. Et il n'avait pas l'air pressé, le salaud. Un lundi, ça alors ! Le bureau devait pourtant l'attendre. Mais non, voyons, pas de costard, rien que des vêtements bizarrement assortis. C'étaient surtout ses mains, le hic. Un petit doigt levé et des ongles sales, singulier spectacle. Non, pas du genre manutentionnaire, le mec. Mais enfin, il avait dû avoir une sacrée vie tout de même. Un bourgeois ne remue pas ses mains dans la terre comme ça. Il faut qu'il y ait vraiment quelque chose. Une obligation d'ordre vital. La carotte du gagne-pain pour éviter de crever. C'est ça, il avait probablement fallu survivre. Un échec financier et on se retrouve sur la paille. Et là, la cavale. Trouver un emploi en frappant aux portes mal famées. Se voir refuser les pires travaux sous prétexte qu'on est trop vieux ou trop compétent. Découvrir les dents jaunies des RH qui crachent leur venin domestiqué tandis qu'elles refont leur vernis fluo sur des ongles crochus. La haine de la société qui se diffuse peu à peu dans l'esprit fragile.
Enfin, décidément, ce bonhomme avait quelque chose de très curieux. Il a bu une gorgée de vin, s'est léché les lèvres et a sorti du papier à rouler. Le sachet d'herbe traînait négligemment sur la table. Il a pris son temps pour le fabriquer, son pétard. Il y a mis les formes et la lenteur. Il s'en fichait bien du regard des gens, il était un peu soûl, le soleil cognait dur, la digestion commençait.
Le type a hélé un serveur. Du cognac, maintenant, et pas des plus mauvais. De quoi exciter les papilles gustatives encore et encore. Quand on a posé le verre sur sa table, des effluves d'alcool sont parvenues jusqu'à moi. Ca m'est vite monté à la tête, c'était agréable. Il avait bien raison celui-là. Je ne touchais pas mon café, je me contentais seulement de les observer de biais, lui, son pétard, son cognac et son printemps.
Il a fumé tranquillement, bu tranquillement. Il a pris son temps sous les UV. C'est qu'un repas pareil, ça se savoure. Paris grouillait autour de lui et il fixait le ciel. Qu'est-ce qu'il pouvait y voir ? Le bleu de l'azur est bien trop bleu pour qu'on puisse le contempler. Celui qui s'y attarde s'y enfonce et s'y perd. Des filets dont on ne réchappe pas. Je voulais lui dire, au type, que ses lunettes de soleil n'y changeraient rien, qu'il finirait prisonnier. Mais j'ai senti qu'il était loin. Loin de tout, des gens, de Paris, de la vie. Il n'était pas serein, mais il était seul, et c'est ce qu'il semblait vouloir.
Le serveur a apporté l'addition. L'autre a incliné la tête poliment. Il a fini son cognac avec le geste du dernier plaisir, puis a passé une main dans ses cheveux. Il a fermé les yeux derrière ses lunettes et attendu ainsi, un moment. C'est alors que je les ai vues, à ses pieds, ses affaires de mendiant. Deux petits sacs en plastique où se confondaient des vêtements, de la poussière et sa vie. J'ai senti que quelque chose se serrait dans mes tripes. Je ne savais pas vraiment ce que c'était, peut-être l'affliction qui se débat jusqu'à atteindre le coeur, un peu plus haut. J'ai tourné la tête un instant pour jeter un oeil de l'autre côté, là où tout s'agitait stupidement sur le béton. Lorsque j'ai regardé de nouveau sur ma droite, il n'était plus là.
Je l'ai tout juste vu disparaître dans une course effrénée, au milieu des voitures et des gens. Le serveur est arrivé en retard. Quelques assassins lui ont indiqué la direction dans laquelle le type était parti. Mais pas la peine d'insister. Il était bien trop tard, et la vie bien trop courte.
Enfin, décidément, ce bonhomme avait quelque chose de très curieux. Il a bu une gorgée de vin, s'est léché les lèvres et a sorti du papier à rouler. Le sachet d'herbe traînait négligemment sur la table. Il a pris son temps pour le fabriquer, son pétard. Il y a mis les formes et la lenteur. Il s'en fichait bien du regard des gens, il était un peu soûl, le soleil cognait dur, la digestion commençait.
Le type a hélé un serveur. Du cognac, maintenant, et pas des plus mauvais. De quoi exciter les papilles gustatives encore et encore. Quand on a posé le verre sur sa table, des effluves d'alcool sont parvenues jusqu'à moi. Ca m'est vite monté à la tête, c'était agréable. Il avait bien raison celui-là. Je ne touchais pas mon café, je me contentais seulement de les observer de biais, lui, son pétard, son cognac et son printemps.
Il a fumé tranquillement, bu tranquillement. Il a pris son temps sous les UV. C'est qu'un repas pareil, ça se savoure. Paris grouillait autour de lui et il fixait le ciel. Qu'est-ce qu'il pouvait y voir ? Le bleu de l'azur est bien trop bleu pour qu'on puisse le contempler. Celui qui s'y attarde s'y enfonce et s'y perd. Des filets dont on ne réchappe pas. Je voulais lui dire, au type, que ses lunettes de soleil n'y changeraient rien, qu'il finirait prisonnier. Mais j'ai senti qu'il était loin. Loin de tout, des gens, de Paris, de la vie. Il n'était pas serein, mais il était seul, et c'est ce qu'il semblait vouloir.
Le serveur a apporté l'addition. L'autre a incliné la tête poliment. Il a fini son cognac avec le geste du dernier plaisir, puis a passé une main dans ses cheveux. Il a fermé les yeux derrière ses lunettes et attendu ainsi, un moment. C'est alors que je les ai vues, à ses pieds, ses affaires de mendiant. Deux petits sacs en plastique où se confondaient des vêtements, de la poussière et sa vie. J'ai senti que quelque chose se serrait dans mes tripes. Je ne savais pas vraiment ce que c'était, peut-être l'affliction qui se débat jusqu'à atteindre le coeur, un peu plus haut. J'ai tourné la tête un instant pour jeter un oeil de l'autre côté, là où tout s'agitait stupidement sur le béton. Lorsque j'ai regardé de nouveau sur ma droite, il n'était plus là.
Je l'ai tout juste vu disparaître dans une course effrénée, au milieu des voitures et des gens. Le serveur est arrivé en retard. Quelques assassins lui ont indiqué la direction dans laquelle le type était parti. Mais pas la peine d'insister. Il était bien trop tard, et la vie bien trop courte.